Un gars / une fille

On n’est pas très romantique quand mêmedit-elle en se brossant les dents assise sur le lit.

En même temps on vit dans un backpacker, répond-il en croquant à pleines dents dans une miche de pain frais. Il lui tend le morceau, le regard interrogateur.

Pain et eau? Non merci, je suis en Nouvelle-Zélande, pas en prison! Toi et ton pain hein…c’est ton côté français!

Quand je serai vieux, j’aurai un béret.

Tu ne seras jamais vieux.

(BLANC)

…C’est dur ce que tu viens de dire.

Mais non, c’était un compliment, genre que tu seras toujours jeune!…

(RE-BLANC)

Bon ok, c’était glauque.

C’est ça ton quart d’heure romantique?

Un train de retard

Pressée: n.f. qui signifie avoir une fusée aux trousses. 
Ex: quand l’alarme nous fait défaut, qu’on se réveille à 7h04 et qu’on doit être dans le train 24 minutes plus tard.

Je vous entends d’ici: « le coup de la panne de réveil, un classique! (…) mon oeil, elle ne l’a pas entendu et puis c’est tout! » Et bien non, ce n’est pas tout. L’alarme de mon voisin me réveille, mais je n’entendrais pas celle qui sonne à 20 cm de mon oreille?
Premier coup d’oeil au téléphone: 7h04. Ah, ça va…j’ai eu p…(deuxième coup d’oeil au réveil) …PEUR! Oh p*****! L’expression « tomber du lit » prend tout son sens. Celle de « panique à bord » aussi. Je me téléporte de la chambre au salon, j’enfile mes sandales (sans les fermer), j’attrape mon sac et mes clés, et je sors…en pyjama donc. Je dévale les trois étages, je triple-galope dans la rue comme une hérétique (je vous rappelle que je suis en pyjama). A ce stade, je vendrais mes cheveux (enfin ce qu’il en reste) pour un taxi. Mais le destin ne semble pas me vouloir chauve, et je m’engouffre dans le métro.
7h09. Ca fait 5 minutes que je suis réveillée. Alors oui, j’ai les cheveux en pétard, et la trace du drap sur la joue. Mon train est dans 20 minutes. Je me lance dans une série de calculs: 9 stations X 2 minutes = il me reste 2 minutes pour traverser le changement de la ligne 4 et rejoindre la gare…Hyperventilation, arrachage de cheveux, tapage de tête contre les murs, je passe par tous les états. Le désespoir total: je suis une petite fille indigne, mère-grand m’attend et je ne suis même pas foutue de prendre mon train à l’heure. La victimisation suprême: ce n’est pas de ma faute! La frustration intense: mon père ne va pas croire que mon réveil n’a pas sonné, il va dire que c’est moi qui l’ai mal programmé. Sur ce je vérifie l’objet du crime, 7h14. Je pleure. Je réfléchis. Je tente d’appeler la gare pour me renseigner sur le quai de départ, mais le téléphone me lâche: carte sim déconnectée. Je gémis, trépigne. Les gens me regardent bizarrement (dois-je rappeler que je suis en pyjama?)
Puis je reprends espoir. 7h21, il ne reste plus qu’une station.
7h22, Montparnasse. Les portes du métro s’ouvrent, et je pique un sprint légendaire. Je ne suis pas la seule à être à la bourre, quelques militaires trottinent à côté de moi. Mais le changement est long. Arrivée au troisième couloir, je n’ai plus d’air, plus de salive, plus de ressort dans les jambes. J’ai épuisé ma réserve, je ralentis, reperds espoir. Continuez sans moi les gars, je vais me laisser mourir sur le bas côté.
7h27. Je suis en bas de la gare, pliée en deux, les poumons en feu. Il reste trois escalators à monter, je puise dans l’énergie du désespoir. Le train pour Toulouse est le premier sur le panneau d’affichage, la mention « à l’heure » clignote à côté. 
7h28. Je suis à 150 mètres du quai N°1. Dernier sprint. Les agents de sécurité sont en train de fermer l’accès. Ils laissent passer, mi amusés mi-effrayés, une cinglée pantelante, dégoulinante, hagarde. Je m’engouffre dans la première voiture et les portes se ferment sur mon pyjama.
Là, en nage, à bout de souffle, deux pensées traversent mon esprit simultanément: Merci Ô puissance divine et aussi c’est bon à savoir ça, on peut choper son train en un rien de temps, on prévoit toujours trop de marge en fait!


Train de vie

Voici quelques bribes de conversations (et un dialogue intérieur) entendues (et pensé) dans le train, retranscrites telles quelles, sans adaptation aucune!


On disait que c’était la nuit et tout le monde dormait.
(Mais c’EST la nuit! Et tout le monde dort, sauf toi. Et moi donc.)
Viens maman, on dit bonne nuit le chien…
…tu lui as pas dit fais de beaux rêves. Dis fais de beaux rêves.
(au panier, le clebs!)
Maman, on va dans la cabane ou la maison rouge? Autour de la cabane y’a un champ de pissaulits.
On dit pissenlit mon chéri.
Ouais. Et la maison a des rideaux rouges aussi.
Viens maman on va réveiller le chien.
(oh non pitié laisse-le où il est le chien!)
Tu peux passer par là, on disait que c’était le chemin vers la clairière du château mendit.
On dit maudit mon chéri.
Ouais. Et regarde, il s’est relevé le chien!
(moi aussi je me suis relevée avec tout ça).


(Je soulève une paupière. Rideau vert. Contrôleur dans le couloir. Torticolis. Faim! Joue qui gratte. Froid. Atchoum au loin. L’accoudoir est cassé, il n’arrête pas de retomber. Au mur, adorable dessin d’un portable qui dort. Et pourtant…)


A l’oral, je l’aurais grave justifié le truc, mais franchement j’étais trop pas d’accord avec les questions.
(…)
Tu sais ce qu’on dit…qu’il faut s’imaginer les examinateurs à poil, ou en train de faire pipi…ben ça m’a pas aidé du tout! C’est hyper déconcentrant.
(…)
Et il me dit: « partir, c’est mourir un peu ». Je me suis dit *** il va pas s’y remettre…
(…)
Alors je lui dit: si tu m’annonces, comme ça, cash pistache, que tu vas me faire un bisou, ça va être compliqué tu vois…(??) Attends ça capte plus là, j’te rappelle!


(Oeil qui gratte. Nez aussi. Atchoum au loin. Je passe 7 heures dans le train pour rallier Paris à Toulouse. 680 km, 1h de moins que pour faire Lisbonne – Rio, 7718 km. Problème de math dans ma tête. Parfait, avec ça je me rendors.) 


– « Mesdames messieurs, nous vous remercions pour votre…patience et votre…bagou ».
– Bof. 
– Ben si y’a le G! « Le personnel de ce…wagon (haha!) est là pour répondre à vos…
– questions! »
– C’est pas à toi.
– Oui mais comme ça je case le Q.
– « Un bar est à votre disposition voiture 15…bien qu’il n’y ait pas de…whiskey! » Yes! 
– Wow, mot compte triple en plus!
– « Ce train ne passera pas par Auxerre »
– Non non! Nom propre, ça compte pas.


(Non mais je rêve ou ils jouent au Scrabble en faisant leur annonce? Quelqu’un vient de refermer sa poubelle. Atchoum au loin: ce mec fait de l’allergie! Le type qui vient de passer ressemble à Sanka dans Rasta Rocket.) 


Excusez-moi, c’est bien la voiture 14 ici? 
Oui.
Et bien je suis assise ici alors.
Ah bon? Je croyais que c’était sans réservation la 14?
Non regardez…
D’accord vous avez un billet. Moi aussi j’ai un billet.
A tous les coups, le vôtre ne dit pas « place 47, voiture 14 ».
Qu’est-ce que ça change?
Ça change que mon billet à moi, il dit ça. Donc ici c’est ma place.
Oui mais là juste à côté y’a personne, et comme ça on a tous les deux deux places pour s’allonger.
Mais moi je ne m’allonge pas.
Oui mais ça revient au même.
Ben si ça revient au même, allez-y vous sur les places d’à côté! Ici c’est ma place.
Mais c’est pareil!
Et ben justement.


(Au secours, vous êtes lourds! Pfff…n’empêche, je n’en reviens pas de ce que j’ai lu aujourd’hui. Brad Renfro, mort en 2008! Mais j’étais où? Dommage, il était bien cet acteur. Surtout dans Sleepers. En même temps je ne l’ai vu que dans Sleepers. Froid. Faim. Mal au dos, changement de position. Ah oui c’est vrai, l’accoudoir est cassé. Atchoum au loin.)

Je vais jusqu’au wagon de queue pour voir s’il y a de nouvelles têtes!

Coupez… coupez… COUPÉ!

Oui, je me suis coupé les cheveux.
De longs à courts, sans juste milieu
Ma crinière était épuisée
D’être blonde comme les blés
Je suis entrée comme un cheveu sur la soupe
Dans l’espoir de sortir avec une nouvelle coupe
Dans le salon, plus de trois pelés et un tondu
D’un cheveu, il s’en est fallu
Le vestiaire était rempli de manteaux,
J’ai bien failli me faire coiffer au poteau!
La blonde avec un cheveu sur la langue
Sagement me harangue
La brune qui frise la cinquantaine
Me sort la même rengaine
Arrive alors une rousse plutôt revêche
De toute évidence elles étaient de mèche
« Vous êtes sûre que vous n’allez pas le regretter? »
Et en quatre, mes cheveux elle a coupé.
A côté de moi Raiponce et Cendrillon
Allègrement se crêpent le chignon
La coupe est réussie pourtant
Pas de quoi se faire des cheveux blancs.

Laverie Paradis

Petite mise au point pour commencer…Non je ne suis pas foncièrement contre la machine à laver le linge chez soi, j’ai même eu pour habitude d’avoir ma mienne à moi, et j’avais bien sûr prévu de renquiller avec mon (plus si) nouvel appartement. Mais voilà, alors que l’emplacement tout bien prévu pour ladite machine me faisait les yeux doux, alors que l’agent immobilier m’avait indiqué, dans un excès de zèle, où se trouvait l’arrivée d’eau, je m’aperçois, au moment de choisir la machine, qu’il manque deux centimètres pour être aux normes de la taille standard. Flupk alors!

Et voilà comment on se retrouve à déposer son linge à Laverie Paradis. Normalement ces escapades dominicaines sont sans intérêt: des jeune, des moins jeunes, et surtout, des militaires pomme de terre et leurs sacs marins remplis de treillis transpirants (je sais de quoi je parle). Mais l’énergumène que j’ai été amené à rencontrer aujourd’hui vaut son pesant de cacahuètes. Déjà, il a fait comme chez lui. Certes, la laverie peut être un endroit convivial, mais de là à y passer l’après-midi pour faire une fête de quartier, suis pas sûre. D’un côté, une petite radio d’appoint crache du raï à s’en faire péter les baffles. De l’autre, l’ami a installé son stand de bières et pistaches. Il utilise quatre machines (??), qu’il vérifie régulièrement avec beaucoup d’attention. L’ami a la tête rasée, avec un petit paillasson à peine plus long sur le dessus, une carrure carrée, une corpulence imposante. Oui je sais ce que vous pensez, mais ne tirez pas de conclusion hâtive.
Une dame entre avec un chariot rempli de couettes (à plumes, pas à cheveux). On voit toute de suite que ce n’est pas une habituée. Toisant l’ami bien installé, elle lui demande  le plus informellement possible combien de temps il faut pour faire sécher une couette (ha, la débutante)! L’ami lui répond:
– 10 minutes, 1 euro.
– Oui ça d’accord, mais d’après-vous, combien de minutes pour une couette?
– 4 euros.
– D’accord…bon je vais faire de la monnaie au café du coin.
– Vous pouvez me ramener un sandwich?
-….?
– J’arrive de Tunisie, je suis venu en bateau. J’ai payé 8000 euros pour venir en France. Je ne sais pas où dormir ce soir. Je suis marchant de bananes, je n’ai pas de famille ici. Mais le linge c’est important! Vous avez voté? Hollande ou Sarkozy? Faut faire attention à ce qu’on mange. Les gens se jettent sur des cochonneries sans réfléchir. C’est pour ça un sandwich, c’est bien. Moi je pense qu’aucun de deux ne peut sauver la France. M’enfin, je dis ça, je dis rien, j’arrive du Maroc alors… Je vends des tapis, mais attention, pas n’importe lesquels! Sinon une cigarette? Vous pourriez m’acheter des cigarettes.

Et là il se met à chanter plus fort que la radio.

Comment vous décrire le regard qu’on s’est lancé avec la femme aux couettes…Dubitatif, méfiant, perplexe, incrédule, interrogatif, un peu amusé, très amusé? A ce moment là, il a fixé, en transe, le hublot de MA machine, où tournaient mes chaussettes noires à pois jaunes, et j’ai eu peur. Pour mes chaussettes.