Journal de bord #7 : Sauvetage en haute mer !

Le calme après la tempête?

Mercredi 15 mai – JOUR 6. Le mauvais temps s’est très légèrement calmé une fois le soleil couché hier. On réalise qu’on n’est pas passé loin de la catastrophe. La tempête s’est avérée être de condition cyclonique (c’est-à-dire le stade juste avant un cyclone), avec un vent au-delà de 70 nœuds (plus de 130 km/heure) et des vagues de 15 mètres pour les plus grosses. On a eu beaucoup de chance que le petit Shard ne se retourne pas! Certes il est fait pour faire un 360° si jamais ça arrive, la quille étant bien plus lourde que le mât, mais cela provoque souvent des accidents graves voire mortels, à cause des objets volants qu’on se reçoit au coin de la figure.

On sentait bien qu’on était complètement à la verticale de temps en temps, mais heureusement qu’on n’avait pas conscience de la gravité de la météo! Pourtant si nous n’avons pas paniqué, nous avons tout de même eu des pensées extrêmes. Stéphane réfléchissait déjà à comment rejoindre le zodiac de sauvetage depuis notre cabine si le bateau se retrouvait à l’envers, et moi je me demandais comment s’organisait la logistique en cas de catastrophe. Qui appelle qui, pour dire quoi, comment?

Le soir, la houle est toujours très déstabilisante, mais Ross commence à s’impatienter. Cela va faire 24 heures que le Shard divague avec la tempête. Il propose de lever les ancres de mer, mais Darren et Stéphane, les quatre gros bras concernés par cette manipulation délicate, demandent à repousser au lendemain, pour bénéficier de la lumière du jour. La décision est donc prise de passer la nuit là. Tout le monde part se coucher sans tour de garde établi, vu que le bateau est à l’arrêt.

Air-sea rescue . . . sauvetage air-mer

3h du matin. Stéphane se redresse sur la couchette : « t’as entendu »? Non, je dormais à poings fermés. Il insiste. « C’est un avion ». Un avion au beau milieu du Pacifique en pleine nuit? Il délire. Il se lève précipitamment et augmente le volume de la radio, puis vérifie le pont. Un spot scanne l’océan autour de notre bateau.

La VHF se met à craqueler: Kiwi Rescue 877 tente d’entrer en contact avec nous, après nous avoir survolé d’assez bas deux fois, probablement pour attirer notre attention. Stéphane réveille Ross, qui répond aussitôt à l’appel de la radio: « Ici Shard, Sierra, Hotel, Alpha, Romeo, Delta, ZMT 3277 ». Un vaisseau en détresse requiert notre assistance, nous sommes le bateau le plus proche. L’ironie, c’est que personne ne passait une bonne nuit, car bien que la tempête se soit calmée, la houle toujours intense nous martelait sans ménagement.

Kiwi Rescue nous informe de la situation : le Saint Amour est un yacht monocoque qui a lancé un Mayday, l’appel de détresse le plus urgent, à environ 50 milles de nous. Oui, mais voilà, 50 milles, à 5 nœuds marins/heure, ça fait 10h. 10 heures de navigation à l’ouest, hors de notre trajectoire. Ross demande si la situation est critique et ajoute que notre bateau ne peut pas remorquer, mais Kiwi Rescue dissipe tout malentendu. Ils n’en savent pas plus pour le moment, mais notre aide est requise.

Tout le monde s’équipe et Darren et Stéphane sortent lever les ancres de mer. Les pauvres, eux qui espéraient faire ça en plein jour, non seulement il fait nuit noire, mais en plus on est pressé! La tempête s’est un peu calmée, mais ça reste une mission périlleuse. L’équipe ne pouvant pas compter sur mes biceps pour hisser les pneus remplis d’eau et entourés de chaînes, je suis chargée de défaire les nœuds des cordes qui remontent complètement emmêlées. En une demi-heure, l’affaire est dans le sac et le moteur en route, nous voilà partis. Je suis ensuite chargée de programmer l’autopilote sur notre nouvelle course, à savoir la position du Saint Amour, communiquée par l’avion Kiwi. Cap au nord-ouest. Pour cette mission de sauvetage, nous faisons désormais face à la Nouvelle-Calédonie, à mi-chemin depuis la Nouvelle-Zélande.

Avec 10 heures de marge devant nous, nous avons le temps de retourner nous coucher. Personne n’est de garde vu que Kiwi Rescue nous sert d’ange gardien. À notre réveil vers 7h, le vent s’est enfin calmé et on peut hisser la grand-voile. L’avion qui patrouille doit rentrer à sa base, car il commence à manquer de fuel. Avant de partir, il nous informe qu’un hélicoptère est prêt à être envoyé en cas de besoin, bien qu’il risque de mettre environ 4 heures pour atteindre le Saint Amour en plein Pacifique Sud.

De notre côté, on ne peut pas communiquer avec le bateau en détresse, dont les ondes sont encore hors de portée, et on ne sait toujours pas s’il est en mesure de répondre à Kiwi Rescue. On apprend aussi qu’un navire commercial se trouve à 5 heures seulement du Saint Amour, mais s’il intervient c’est pour récupérer l’équipage, qui devra alors abandonner le bateau. Kiwi Rescue finit par rendre l’antenne. Ils nous tiendront informés par téléphone satellite si besoin.

L’équipage se retrouve sur le pont pour le petit-déjeuner, à la fois surpris, amusé, voire même « amerré » (oui parce qu’atterré serait difficile dans notre cas) par l’ampleur que prend cette aventure. Participer à une mission de sauvetage n’est pas tout à fait considéré comme quelque chose de courant…

Navire à l’horizon!

Au bout de 5h, on parvient enfin à entrer en contact. Le navigateur solitaire est français, et le Shard se trouve avoir deux traducteurs à son bord! C’est donc moi qui prends le relais de Darren à la radio, car notre homme a un accent à couper au couteau. « Saint Amour, Saint Amour, ici Shard, est-ce que vous me recevez? » De toute évidence épuisé, l’homme est incapable de résumer ses soucis techniques en quelques points clairs. Sûrement ravi d’entendre sa langue natale, il raconte sa vie entière sur la radio, rendant la traduction compliquée pour Ross et Darren qui aimeraient comprendre quel est son problème. Finalement on y arrive, il a perdu la direction de sa barre et ne peut donc se diriger. Ça n’aurait pas été très grave s’il n’avait pas été seul à bord. Mais sans autopilote il ne peut dormir, au risque de divaguer.

À environ cinq milles, je sors les jumelles et repère sa voile blanche à l’horizon. Quel sentiment de victoire! Ça fait maintenant six jours qu’on navigue littéralement au milieu de nulle part, et après 6h de déviation, nous voilà aux abords du navire pour la mission de sauvegarde! Le Saint Amour coupe le moteur et descend la voile. Il nous a fait gagner 4h en venant dans notre direction comme il a pu.

Darren enfile un gilet de sauvetage. On met le zodiac à l’eau et il part seul. En moins d’une heure, il a réparé la barre du Saint Amour avec un bidouillage efficace et solide.  Le Shard effectue un demi-tour pour récupérer le zodiac et son héros.

Après toutes ses émotions (on a quand même enchaîné tempête cyclonique et mission de sauvetage) l’heure est à la fête. On sort le rhum-coca, on met la musique et on papote comme des pies borgnes sur le pont jusqu’au coucher du soleil. Ce sont nos premières vraies heures de voile, avec une mer enfin calme, un soleil chaud et une petite brise fraîche. Pour marquer le moment, on écrit une lettre contenant une citation de chacun, qu’on scelle à la cire de bougie et qu’on glisse dans la bouteille vide. Message in a bottle.

Ross répond à l'appel radio
Ross répond à l’appel radio
Le Shard se dirige vers le Saint Amour
Le Shard se dirige vers le Saint Amour
On scelle notre parchemin 2013
On scelle notre parchemin 2013

L'avion de Kiwi Rescue 877
L’avion de Kiwi Rescue 877
Le Saint Amour
Le Saint Amour et notre zodiac
Une bouteille à la mer
Une bouteille à la mer

"Saint Amour ici Shard"
« Saint Amour, ici Shard »
Darren en mission de sauvetage
Darren en mission de sauvetage
Premier coucher de soleil après la tempête
Coucher de soleil salvateur

ENGLISH corner : read Stephane’s contribution 

For the purposes of being accurate on our logbook I have to back track and share the events following the storm before getting into what would be the second great adventure of this passage.

After the protracted night, we are all waiting for the horrible weather to pass. We see blue skies and then it goes all to hell again. The atmosphere is tense both inside and outside. Our skipper was pissed mainly due to the lost time but we think it was more because he had been checkmated by the storm, forced to set out a sea anchor and hove-to for over 24 hours. Darren deemed it “good seamanship.” As more rogue waves hit us beam on every now and then, we decide to go back out and assess the damage and the condition of our improvised anchor. It didn’t look good, one of the safety lines had chaffed off the mid ship bollard leaving only the bowline to hold the weight of the yacht against the waning storm. Once all rigged up, we set out to pull half the chains in – in awful conditions still, but in daylight, seeing the real extent of the storm. Darren needed to weave a line and brade it back on to the chaffed rope. Once our anchor is secured, we move on to the stern and realize that a pulley has broken off the mast and the caches for the engine block have been blown off, allowing every incoming wave to engulf the engine full of seawater. Naturally it was the crew – me – who had the privilege of bailing it out.

It’s now almost sundown and I can see on the horizon what looks like better weather, sunrays piercing through the cloud cover only to be surrounded again by menacing ones – here comes another grueling night. At this point we’re used to hearing the cracks, and whips and bangs and the bashing. We secretly hope this last bit of the storm is the final showdown, either it hits us again or passes us by for good, to go die off in the South Pacific. During dinner – we finally managed to cook – we listen to the slushing around of water in the bilge stemming from waterfalls worth of water poring into the boat through the hatch. It’s a mess. Ross suggests we should carry on, implying lifting the sea anchor up and getting the boat ready to motor. Darren and I – the ones who were to do all the work – conceded we didn’t have the will to do another night stunt and thought it best to wait until morning, a new day, a fresh start. As night falls, the winds die down, the swell ebbs, we all sleep bobbing in the middle of the ocean.

At 0330 on day 6, I’m rocked out of bed by a low flying aircraft buzzing our position. First I hear it in my sleep, then half awake – we haven’t had much sleep lately – I consider the options: “it must be a charter flight, tourists… Wait, there are no tourists in these parts…” Then the crackling of the VHF radio snaps me back to reality and I prance out of bed. I turn the sound up, nothing. I climb up the hatch for a peak and see the blinking lights of a plane, 500 meters off, hugging the terrain as it sweeps the ocean with a spotlight in the mist. There are no commercial planes this low on this course. I knew it was a search and rescue aircraft and my first thought was one of dread: “someone didn’t make it… it could’ve been us.” It chilled my blood. Ross grunts: “what is it” –  “an airplane just buzzed us” – “why didn’t you tell me” – “I am now.” The aircraft circles us on what are now calm seas after the cyclonic conditions, it’s anger and temper spent, it was eerie.  

We make contact with New Zealand Navy P3 Orion call signed KIWI Rescue 877 in search for a vessel in distress with their EPIRB on. The yacht Saint Amour was bobbing around 50 nautical miles north west of us, it had lost it’s steering and risked capsizing. Kiwi 877 informs us: “you are the closest vessel at this time, if you could provide assistance we need you to head to the following coordinates.” We didn’t really have a choice. International Maritime law requires us to give aid to all wounded, sick and shipwrecked persons. We didn’t know the status of the Saint Amour, and there was an honest moment of doubt: do we have to? Can we tow her? What’s the status of the people on board? Do we have to take people with us? Will we have to give one of our crew to help steer the yacht back? We didn’t hear any answer coming back to Kiwi 877 from the Saint Amour and wondered if she had gone down, with no EPIRB. Maybe they’re on a raft, or worse. By 0500 we finally get underway and motor to the given position after securing the drogue. As of this time, Taupo Squadron had a helicopter on alert ready to take off in case our assessment required an evacuation. They were four hours away. This is as real as it gets.

With over ten hours of navigation to go, we all catch up on some sleep. The night prior had perhaps been worse than the former and as Darren put it: ”I was having a shitty sleep anyway, bobbing around like nuts! Might as well carry on.” We needed no one to pull shifts, we were sailing blind but when you have a P3 Orion circling overhead, it’s like having a guardian angel. Plus, if we were tasked with this rescue, then we were necessarily the only vessel around. We could sleep tight.

A couple hours later, Kiwi 877 contacts us one last time before returning to base, he’d perform one more flyby over the Saint Amour and one over us. We clean up the boat, get knot lessons from Darren, make breakfast and slowly edge back into a normal sailing rhythm. Before long we make contact with the vessel in distress. It’s a French dude out of all people. Sandie and I try and interpret his situation so we can translate to Ross and Darren. He is tired, scared and has been suffering breakage for the last three days. There was much debate after the fact about whether or not his situation required a MAYDAY or a PAN PAN. There was no immediate threat to his life, but his prospects weren’t looking too good either. Within a couple of days, idle and alone, he’d run out of supplies and water. It all depends on your perspective I guess.

We eventually spotted the Saint Amour on the horizon, the first sign of life – aside from Kiwi Rescue 877 – we’d seen since we casted off. Once in his immediate vicinity we unhooked the dingy and put Darren on it so he could board the other boat and see what could be done. He was uneasy, even within sight of two boats and after being ass up and face down in 15-meter troughs in a full-fledged storm in total darkness. In his defense, conditions do change in the blink of an eye in the open ocean and he’d be quite vulnerable out there on his own with a little dinghy and two ores. The job was done in less than two hours. It was a quick fix thanks to a new pair of eyes on the problem. A piece of plywood, a hammer and some string later we were back on course and the Saint Amour left to sail to New Zealand. We were all thankful.

On a boat you have lots of down time, and in this instance we were closer to New Caledonia and Vanuatu than we were to Tonga, our destination. We took this time to reorganize, tidy up the boat, do the dishes and basically do what needs to be done to be sea worthy again. This also involved a few well-deserved rums. After six days at sea we were sailing, for real, the motor was off, the autopilot on and the sunset was marvelous. When I say the motor was off, I mean it wouldn’t turn on anymore, broke. Here we go again: “what do we do?” – “we fix it,” says Darren in total confidence.

We are now back in the “routine.” There is good bonding and lots of laughs. We had the storm, then the cyclonic conditions, we spent one night hoping, the next day waiting, then woken up and embarked on an air-sea rescue. We rescued and now we chill out and decompress. Good thing I got Sandie to come along this journey, there’d be too much to tell, too much to share.  

 

4 réponses sur “Journal de bord #7 : Sauvetage en haute mer !”

  1. Waouh ! l’affaire semble avoir été rondement menée par tout l’équipage et ce Français guère plus bricoleur que … certaines de mes connaissances est né sous une bonne étoile — la voix suave et rassurante d’une Française en lieu et place de Lucifer qui devait commencer à infiltrer ses neurones —
    Bravo à tous et que de souvenirs !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

CommentLuv badge